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Vendredi 23
Atelier de communication
Ciara Wigham, Clermont Université
› 9:15 - 9:40 (25min)
› Salle Buisson 2
Usages des écrans en éducation et théorie du screen-time shaming
Laurent Tessier  1@  
1 : Institut Catholique de Paris  (ICP)  -  Site web
académie de PARIS

Les usages du numérique en éducation reposent sur une multitude d'artefacts technologiques. Parmi eux, les outils dotés d'un écran que sont les ordinateurs, les tablettes et les smartphones, occupent une place à la fois centrale et ambivalente. Que ce soit en France ou dans d'autres contextes nationaux (Chaptal, 2003), les institutions éducatives sont sommées de développer les usages de ces écrans, afin de préparer efficacement les futurs citoyens à un monde de plus en plus « visuel » et « connecté ». Dans le même temps, des débats médiatiques récurrents mettent l'accent sur les dangers inhérents à ces écrans. En 2013, un rapport de l'Académie des Sciences française préconisait ainsi pour la première fois de manière formelle une limitation du temps passé devant les écrans pour les jeunes enfants (Bach et. Al., 2013). En 2017, mettant en cause la timidité de ces préconisations, le Docteur Anne-lise Ducanda publiait sur Youtube une vidéo intitulée « les écrans : un danger pour les enfants de 0 à 4 ans ». Dans cette vidéo, qui eut elle aussi un fort retentissement médiatique, Ducanda affirmait que l'usage d'écrans (mobiles, tablettes, ordinateurs, télévision) pour de jeunes enfants était non seulement dangereux mais pouvait directement les amener à développer des « troubles du spectre autistique ».

Cependant, il existe également des prises de position allant dans une direction totalement inverse. Mélissa Morgenlander défend par exemple sans réserve l'usage des écrans numériques en éducation. Morgenlander insiste sur l'importance du « co-viewing » ou du « joint media engagement », c'est-à-dire du co-usage des écrans par les enfants et les parents (Fish et. Al., 2008). S'appuyant sur différentes références théoriques (Guernsey, 2012), Morgenlander affirme que la nocivité des écrans ne peut être prouvée scientifiquement. Elle explique que ses propres enfants peuvent utiliser les écrans autant de temps qu'ils le souhaitent, ce qui l'expose au jugement des autres parents. Elle introduit pour décrire ce type d'interactions le concept de screen-time shaming, qui serait une manière de rendre honteux des parents qui laissent leurs enfants utiliser des écrans, en exerçant sur eux un contrôle social intrusif. Il faudrait donc selon elle lutter contre ce screen-time shaming et laisser les parents et les éducateurs décider pour et avec chaque enfant de la durée et de la pertinence de tel ou tel usage.

Ce type de controverses autour de l'usage des écrans place les professionnels de l'éducation aussi bien que les parents dans une situation délicate. Doivent-ils favoriser l'usage des écrans ou au contraire lutter contre ? Au cours de cette communication, en ayant notamment recours aux outils de la sociologie des controverses scientifiques, nous allons tenter de rendre compte des références et des autorités théoriques mobilisées par les tenants de ces différentes positions. Ce faisant, il s'agira de décrire et d'analyser les constructions théoriques qui sous-tendent les actions des acteurs éducatifs, mais surtout d'identifier la place et l'impact des essayistes, rapporteurs, politiques et chercheurs qui façonnent ces théories et influent ainsi sur les usages des outils numériques (Selwy & Facer, 2013). Morgenlander, elle-même chercheuse, publie ses prises de position sur le site de l'éditeur d'applications mobiles pour jeunes enfants Toca Boca : on étudiera plus précisément ce cas et ce qu'il révèle. Plus généralement, suivant en cela les travaux critiques de Ben Williamson (Selwy & Facer, 2013, p.41), on insistera sur le rôle des « gourous » du numérique et des think tanks, en tant qu'acteurs décisifs des représentations et des choix contemporains ayant trait au numérique en éducation.

Bach, J.-F., Tisseron, S., Houdé, O., & Léna, P. (2013). L'enfant et les écrans. Paris: Le Pommier.

Chaptal, A. (2003). L'efficacité des technologies éducatives dans l'enseignement scolaire: analyse critique des approches française et américaine. Paris, l'Harmattan.

Fisch, S. M., Akerman, A., Morgenlander, M., Brown, S. K. M., Fisch, S. R. D., Schwartz, B. B., & Tobin, P. (2008). Coviewing Preschool Television in the US. Journal of Children and Media, 2(2), 163‑173.

Guernsey, L. (2012). Screen Time: How Electronic Media--From Baby Videos to Educational Software--Affects Your Young Child. Basic Books.

Selwyn, N., & Facer, K. (Éd.). (2013). The politics of education and technology : conflicts, controversies, and connections. New York : Palgrave Macmillan. 


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