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Proposition d'un cadre théorique interdisciplinaire pour l'analyse compréhensive des usages pédagogiques du numérique à l'université
Luc Massou  1@  
1 : Centre de Recherche sur les Médiations  (Crem)  -  Site web
Université de Lorraine : EA3476

Dans cette communication que nous souhaitons soumettre à l'axe épistémologique du colloque, et qui vise à comprendre la place prise par le numérique dans les pratiques enseignantes au sein de l'enseignement supérieur, nous souhaitons proposer un cadre théorique interdisciplinaire qui articule certains critères d'analyse issus de trois cadres théoriques différents : la théorie de l'acteur-réseau (appelée également sociologie de la traduction, et qui relève de l'anthropologie des sciences et des techniques : Akrich, Callon, Latour, 2006 ; Fenwick, Edwards, 2010), l'approche par le dispositif (en sciences de l'information et de la communication : Peeters, Charlier, 1999) et la sociologie critique des usages des technologies de l'information et de la communication (Jouët, 2000 ; Selwyn, 2006).

En effet, l'articulation de ces trois ancrages théoriques peut se révéler heuristique, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, la théorie de l'acteur-réseau considère l'innovation, dont peuvent relever certains usages du numérique, comme des processus dynamiques pouvant réussir ou échouer, en fonction des interactions en jeu entre actants de différentes natures (humaine, technologique, institutionnelle), mais également des controverses soulevées par les objets techniques. Ensuite, l'approche par le dispositif que nous retiendrons ici pour analyser les usages du numérique, s'inscrit dans une perspective sociotechnique qui vise également à étudier ces interactions entre niveaux, en particulier sur le plan « méso » du contexte institutionnel et des relations entre pairs, et « micro » des usages pédagogiques de ressources et outils numériques. Enfin, la sociologie critique des usages des TIC nous permet d'inscrire notre proposition de cadre théorique dans une perspective critique qui privilégie l'approche compréhensive, sans postulat de départ, préférant une analyse au plus près de l'activité enseignante, et visant l'identification de facteurs explicatifs des usages numériques, qu'ils soient importants ou limités. Ainsi l'usage du numérique par les enseignants-chercheurs n'est-il plus considéré comme un objectif à atteindre en tant que tel (comme peuvent le concevoir certaines politiques publiques), un usage limité pouvant aussi être le signe d'un choix délibéré des enseignants, ou la conséquence de la complexité des facteurs en jeu dans le contexte spécifique de l'université : questions identitaires, institutionnelles, relationnelles ou sociotechniques.

L'originalité de notre proposition réside ainsi dans l'articulation de plusieurs approches théoriques, et critères, issus de disciplines en sciences humaines et sociales, et ayant contribué à l'analyse des usages du numérique dans différents domaines d'activité. Elle vise à offrir un cadre d'analyse compréhensive des usages du numérique dans l'enseignement supérieur, qui soit potentiellement transférable à d'autres contextes professionnels en éducation.

Notre terrain s'appuie sur les données collectées par deux enquêtes nationales, menées par entretiens semi-directifs et par questionnaires, auprès d'enseignants-chercheurs en sciences humaines et sociales dans 10 universités françaises, dont 4 du Grand Est de la France, en 2009/2010 (19 entretiens exploratoires, 395 réponses au questionnaire en ligne), puis 2013/2014 (54 entretiens longs), par un collectif de chercheurs en sciences de l'information et de la communication, sciences de l'éducation et sciences du langage. Les deux enquêtes ont visé un panel d'enseignants-chercheurs issus de 12 disciplines différentes : espagnol, anglais, allemand, histoire, géographie, sociologie, psychologie, philosophie, lettres, sciences du langage, sciences de l'information et de la communication, sciences de l'éducation. Dans les deux cas, l'objectif visé était de comprendre la place occupée par le numérique dans les pratiques enseignantes, en prenant appui sur la manière dont les enseignants-chercheurs en parlent : éléments contextuels, savoirs universitaires mobilisés, conceptions pédagogiques, rapport aux étudiants, aux pairs et à l'institution, sélection des outils et ressources numériques. Pour le traitement des données, nous avons procédé à une analyse thématique de contenus.

Akrich, M., Callon, M. & Latour, B. (2006). Sociologie de la traduction. Textes fondateurs, Paris, Presses de l'École des Mines.

Fenwick, T. & Edwards, E. (2010). Actor Network Theory in Education. Abingdon : Routledge.

Jouet, J. (2000). Retour critique sur la sociologie des usages, Réseaux, 100 (18), 487-521.

Peeters, H. & Charlier, P. (1999), Introduction. Contributions à une théorie du dispositif, Hermès, 25, 15-24

Selwyn, N., (2006). Digital division or digital decision? A study of non-users and low-users of computers, Poetics, 34, 273-292.


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